Voilà une balade que j’avais mise dans un coin de ma tête depuis un certain temps. Le gros tas de cailloux que représente le mont Viso n’a jamais été un objectif de mes (jeunes) années d’alpinisme : trop ramassé, pas d’envolées granitiques, pas de voies mythiques. Pour résumer, un sommet d’un autre temps. Eh oui, on est toujours un peu bête au premier tiers de sa vie. Les deux suivants ne sont pas forcément plus brillants… En revanche, j’ai pour le Queyras une affection toute particulière, car c’est dans cet écrin minéral et méridional que l’enfant de la ville que j’étais a découvert la montagne et le ski. C’est également un fabuleux terrain de jeu hivernal pour promener ses peaux de phoque et gravir de magnifiques cascades de glace. Enfin, ce territoire a su garder son authenticité et ses spécificités malgré un développement touristique maîtrisé, indispensable à son économie.

Pour ce tour du Viso, ce sera seul avec tente, nourriture, duvet et donc, forcément, avec un sac conséquent. Au fil des ans, les kilos semblent curieusement s’alourdir, mais sont le prix à payer pour échapper aux refuges bondés de randonneurs surement très sympathiques, mais parfois un peu bruyants (ça se passe en Italie).
Malgré le pont du 14 juillet, beaucoup plus d’Italiens que de Français. Un 14 juillet d’ailleurs très particulier puisque notre despote national fit de la célébration de cet événement, historiquement français, une démonstration guerrière, privée et européenne bien qu’un juge jouissant encore d’une certaine autonomie de pensée se soit opposé au nécessaire pass avec QR code pour y assister. Pourtant pas franchement friand de cet hymne à la mort, de cette « musique qui marche au pas » ni des défilés militaires, d’autant plus que cette date marque davantage la victoire d’une certaine bourgeoisie plutôt que celle du peuple, ce détournement de l’Histoire me semble pourtant inquiétant. Il est urgent que chacun comprenne que le larbin cocaïnomane de l’oligarchie nous entraîne vers le pire.
Mais loin de tout ça, je me positionne sur le parking de la Roche Écroulée le 12 au soir. Départ très matinal le lendemain pour échapper aux grosses chaleurs qui tempèreront néanmoins les bivouacs en altitude. D’abord la longue route qui mène au Grand belvédère du Viso puis la montée jusqu’au tunnel de la Traversette (ou du Pertuis). Unique marcheur jusqu’ici, je retrouve un peu de monde durant la descente sur Pian del ré. Un peu au-dessus du parking, bifurcation vers le refuge Quintino Sella. Là, ça remonte fort et une certaine lassitude commence à prendre le dessus sur mes mollets. Heureusement, derrière une dernière bosse, le lac Superiore finit par se montrer. C’est ici que je plante la tente ; fin de la première étape. Les pieds peuvent réintégrer les Crocs. La Nebbia, fidèle à sa réputation fait son apparition. Le paysage devient fantomatique sous la présence invisible et inquiétante du maître des lieux, le Viso. Bien que le marquage des sentiers italiens soit remarquable (peut-être justement à cause du brouillard), j’espère que demain on y verra plus clair.





Jour deux. 5 h du matin le réveil sonne. Le ciel scintille d’étoiles. Je suis rassuré ; marcher dans la purée de pois est toujours désagréable et il est quand même mieux de savoir vers où on va. Alors, en route pour le refuge Quintina Sella dont l’accès est défendu par un pierrier peu avenant. Pour arpenter ces lieux mieux vaut ne pas trop détester les cailloux et le minéral. Petit café, sandwich, le personnel est charmant et les randonneurs ou grimpeurs sont déjà parti pour de nouvelles aventures. Ensuite col de Gallinero, passage au milieu de la curiosité locale des pierres dressées, puis très longue descente sur Pontechianale où l’on retrouve les arbres et la prairie de ce vallon orienté sud et très vert qui mène au col de Vallanta. Ce sont aux granges d’Ajaut, un peu plus haut, que j’établis mon bivouac pour la nuit. Pas beaucoup de place, des vaches à proximité, le chemin qui passe à côté, l’endroit n’est pas idéal bien que situé le long du torrent. En fait il y a un petit plateau bien plus agréable à seulement 30 min, mais n’en sachant rien je préfère assurer. Début de soirée, un troupeau de moutons débarque sur les lieux en me passant presque dessus. Bien que le mouton soit pourvu d’une certaine forme de délicatesse, ma tente ne tarde pas à renoncer à la position verticale. La présence de trois Patous qui viennent me renifler par-derrière ne m’encourage pas à l’héroïsme. Puis le berger vient à ma rencontre, entouré de cinq autres chiens dont trois chiots. On discute, enfin il serait plus juste de dire que l’on communique, et je crois comprendre qu’il me dit qu’il n’y a pas de problème et que je peux passer la nuit là. Il emmène ensuite son troupeau paître un peu plus haut au-dessus du chemin. Je ne comprends pas trop ce qu’il veut faire, mais comme l’heure de manger arrive je commence à me faire à manger. Bien sûr, les Patous et un de leurs collègues débarquent illico. Entouré par la gent canine, je tente alors un dressage par la récompense et il faut bien le dire, Patou ou pas, devant la nourriture un chien reste un chien. Me voici donc avec quatre nouveaux copains, dont un bâtard particulièrement servile, qui couchés à mes pieds me font d’affectueuses léchouilles.
En début de soirée, le berger, sa meute et son troupeau finissent par redescendre dans la vallée. Pas trop compris le but de sa venue. Puis vient une nuit compliquée par un concert de clarines toutes proches et un matelas qui se dégonfle. Les vaches, elles, ne redescendent pas dans la vallée la nuit.









Jour trois. Réveil avant le lever du jour avec une extraction de la tente problématique. Vais-je pouvoir me redresser aujourd’hui ? Finalement, le Tamalou, avec grande lenteur, soupirs et jurons finit par rejoindre la station debout. Toutes ces douleurs ne sont somme toute que les signes encourageants d’une vie encore présente. Déjeuner rapide, rangement du bordel et le sac réintègre mon vieux dos fatigué, à peine plus léger que la veille.







La montée au refuge de Vallanta s’effectue rapidement. Le sentier est bien roulant et j’aime marcher à la fraîche. On sent moins l’effort. Au refuge, je prends rapidement un café qui ne fait pas honneur à l’Italie, et sans m’attarder, me dirige vers le col de Vallanta qui n’est plus très loin. L’endroit doit être jumelé avec une commune lunaire, car comme les jours précédents tout ici n’est que pierre, roche et cailloux. La descente d’un long pierrier permet d’atteindre le lac Lestio. Me voici revenu en France. Plus loin une bifurcation mène au refuge du Viso. Je continue sur le sentier de gauche qui rejoint La Gardiole. S’en suit la route qui conduit à la Roche Écroulée et qui, dans ce sens n’en finit plus. Il est 12 h 30 lorsque, les pieds un peu en surchauffe, je déverrouille les portes de mon fourgon.

